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Published 11/02/2026

Comment la révocation de l’Edit de Nantes (1685) et la Révolution française (1789) ont façonné l’excellence joaillière française hors de France… Au XVIIIe siècle, alors que la France brille par son art de la joaillerie et de l’orfèvrerie sous l’Ancien Régime, un paradoxe historique se dessine : les plus beaux ouvrages sortent parfois des ateliers de Hanau, Berlin ou Dresde en Allemagne, portés par des maîtres… français. Derrière ce transfert de savoir-faire se cache plusieurs éléments historiques.
 
  • L’exode progressive des huguenots à partir de la révocation de l’Edit de Nantes par Louis XVI en 1685, qui pousse nombre d’huguenots, dont des centaines d’orfèvres, à quitter la France.
  • La Révolution française en 1789 qui déstabilise l’économie de luxe française
  • La stratégie des cours allemandes, qui accueillent ces artisans français pour concurrencer Paris et attirer une clientèle aristocratique avide de luxe.
Parmi les traces les plus tangibles de cette migration : les poinçons de prestige, des marques inspirées des systèmes français, mais adaptées aux normes locales. Grâce aux travaux récents de Julia Clarke et Lorenz Seelig on peut aujourd’hui retracer le parcours de ces "orfèvres sans frontière" et décrypter leurs signatures mystérieuses. 

I. La Révocation de l’Edit de Nantes (1685) et l’Exode progressif des Orfèvres Huguenots vers l’Allemagne au XVIIe siècle

 

Tabatière en Or et Email pour le Marché Persan, Probablement Hanau (Allemagne) ou Suisse pour le marché Persan.

Le Choc de la Révocation

En 1685, Louis XIV révoque l’Edit de Nantes, mettant fin à 87 ans de tolérance religieuse pour les protestants. Résultat :
  • 200 000 à 300 000 huguenots quittent la France, dont des artisans hautement qualifiés (horlogers, tisserands, orfèvres).
  • Berlin, Hanau et Dresde deviennent des pôles d’accueil, grâce à des édits comme celui du Grand Électeur de Brandebourg (1685), qui offre des exemptions fiscales et des ateliers aux réfugiés.
 

Pourquoi l’Allemagne ?

 
  • Proximité géographique (facilité de traversée du Rhin).
  • Dynamisme économique : les cours de Saxe et de Prusse veulent moderniser leurs manufactures.
  • Réseaux huguenots déjà établis
 

Des Noms qui ont Marqué l’Histoire

Parmi les joailliers français exilés :
  • Pierre Germain (famille d’orfèvres du roi) : son fils François-Thomas Germain travaille pour Frédéric II de Prusse à Berlin.
  • Jean-Valentin Morel : installé à Dresde, il crée des boîtes en or et pierres fines pour Auguste III de Saxe.
  • Les frères Roettiers (graveurs de la Monnaie de Paris) : ils introduisent en Allemagne des techniques de ciselure inédites.
 

II. Les Foires Internationales au XVIIIe siècle : d’une vitrine du savoir-faire français à son déclin 

Avant la Révolution, les foires internationales, tels que la Foire de Saint-Germain-des-Prés (Paris, France) or la Foire de Leipzig (Allemagne), sont les carrefours du luxe. Elles permettent aux joailliers :
  • D’exposer leurs créations devant une clientèle européenne (noblesse, bourgeoisie, diplomates).
  • D’échanger des techniques avec des artisans allemands, italiens ou flamands.
  • D’obtenir des commandes prestigieuses, comme les parures pour les cours de Saxe ou de Prusse.
Exemple marquant : à la Foire de Leipzig, où les orfèvres français comme Jean-Valentin Morel présentent des pièces en or et émail (très prisées pour leur finesse), des princes allemands viennent y repérer des talents pour leurs manufactures.Mais ces foires déclinent progressivement avec la Révolution française en 1789 qui vient déstabiliser l’économie du luxe :
  • Fuite des clients (l’aristocratie est persécutée ou émigre).
  • Pillage des ateliers parisiens (les métaux précieux sont réquisitionnés pour la guerre).
Les centres allemands de joaillerie et d’orfèvrerie comme Hanau, Berlin et Dresde, deviennent alors des refuges pour les joailliers français. 

III. Stratégie des Cours Allemandes : Concurrencer Paris

Les souverains allemands instrumentalisent l’exil des huguenots pour :1- Créer des manufactures royales :
  • Dresde : Auguste le Fort fonde la "Grüne Gewölbe" (Chambre verte), un trésor où sont exposés les travaux des orfèvres français.
  • Berlin : Frédéric II attire des graveurs de médailles pour sa Monnaie royale.
2- Séduire l’aristocratie européenne :
  • Les princes font publier des catalogues de leurs collections pour montrer qu’on peut rivaliser avec Versailles.
  • Exemple : le service en or de la cour de Saxe (1730), réalisé par des huguenots, est offert au roi de Pologne pour sceller une alliance.
Et mettent en place des normes locales : les poinçons allemands intègrent des symboles régionaux (ex. : l’ours pour Berlin, le lion pour Hanau). Mais les huguenots contournent parfois ces règles en utilisant des marques hybrides franco-allemandes (qui ont permis par la suite de les reconnaître). 

IV. Les Poinçons de Prestige : l’Héritage Français en Terre Étrangère

Qu’est-ce qu’un Poinçon de Prestige ?

Un poinçon est une marque apposée sur un objet en métal précieux pour en garantir l’authenticité (titre du métal, origine, maître orfèvre). Les poinçons de prestige sont des imitations ou adaptations des marques françaises, utilisées par les joailliers exilés pour :
  • Capitaliser sur la réputation de Paris (synonyme de luxe).
  • Contourner les réglementations locales (certains ateliers allemands n’avaient pas de système de poinçonnage aussi strict).
Grâce aux recherches de Julia Clarke ("French Goldsmiths Abroad", 2018) et Lorenz Seelig ("Die Hugenotten in Hanau", 2020), on sait aujourd’hui attribuer certaines marques. Cependant, 30% des poinçons recensés dans les musées allemands (comme le Grünes Gewölbe de Dresde) restent non identifiés. Certains pourraient cacher des faux du XIXe siècle, quand le style "huguenot" devient à la mode. 

Pourquoi ces Poinçons sont-ils si Importants ?

  • Preuve du transfert de savoir-faire : les techniques françaises (comme la taille des diamants à la rose) se diffusent en Allemagne.
  • Enjeu politique : les cours de Saxe et de Prusse subventionnent ces ateliers pour affaiblir Paris, alors capitale mondiale de la joaillerie.
  • Valeur patrimoniale : ces objets sont aujourd’hui recherchés par les collectionneurs (ex. : une tabatière signée "Delon" s’est vendue 120 000 € chez Sotheby’s en 2021).

Conclusion : Une Histoire d’Or et d’Exil

L’histoire des poinçons de prestige et des joailliers huguenots en Allemagne est celle d’une Renaissance artistique en exil. Alors que la France perd une partie de son génie créatif, l’Allemagne en profite pour devenir un nouveau foyer du luxe européen.Aujourd’hui, ces objets témoignent d’une Europe sans frontières pour l’art, où les savoir-faire voyagent malgré les guerres et les persécutions. Et si les poinçons mystérieux n’ont pas encore livré tous leurs secrets, une chose est sûre : l’or des huguenots brille encore, de Paris à Dresde.

Published 09/01/2026

Les tabatières en or des XVIIIe et XIXe siècles incarnent un art raffiné, mêlant savoir-faire artisanal, symbolisme social et esthétique. Objets de luxe réservés à l’élite, elles reflètent les mœurs d’une époque où le tabac à priser (poudre de tabac sèche et souvent aromatisée) était un accessoire de distinction. Dans cet article, nous explorons leur histoire, leurs caractéristiques, leur valeur et leur place dans le marché de l’art aujourd’hui.

I. L'Age d'Or des Tabatières : Contexte historique

 

Le XVIIIe Siècle : L’Apogée du Tabac à Priser 
Au XVIIIe siècle, le tabac à priser, introduit en Europe au XVIe siècle, devient un symbole de statut social. Les cours royales, la noblesse et la bourgeoisie aisée en font un usage quotidien, transformant la tabatière en un accessoire indispensable. Les tabatières en or sont alors fabriquées par les meilleurs orfèvres, souvent commandées par des monarques comme Louis XV ou Louis XVI, ou offertes en cadeaux diplomatiques. Paris, mais aussi des villes comme Genève, Londres ou Saint-Pétersbourg, deviennent des centres de production réputés. 
Le XIXe Siècle : Déclin et Transformation 
Avec les guerres napoléoniennes et les changements sociaux, l’usage du tabac à priser décline progressivement. Cependant, les tabatières restent des objets de collection prisés, notamment sous le Second Empire, où Napoléon III relance brièvement cette mode. Les styles évoluent : si le XVIIIe siècle privilégie le rococo (motifs asymétriques, coquilles, feuilles d’acanthe) avec des maîtres Orfèvres tel que Jean Ducrollay, le XIXe siècle voit l’émergence du néoclassicisme (lignes épurées, motifs antiques) avec le célèbre maître Orfèvre Odiot et, plus tard, de l’éclectisme (mélange de styles) avec Fabergé.
 

II. Les Caractéristiques des Tabatières en Or : 

 

Matériaux et Techniques
Les tabatières en or sont généralement réalisées en : 
  • Or émaillé, comme cette tabatière Suisse décorée de scènes peintes à l’émail, par Guidon, Rémond et Gide datant de la fin du XVIIIe siècle
tabatière suisse en or émaillé
Les techniques utilisées incluent :
  • La ciselure : sculpture du métal
  • Le repoussé : relief obtenu par martelage
  • La gravure : motifs incisés
  • L’émaillage : peinture sur émail

 

Formes et Décors
Les tabatières adoptent des formes variées : 
  • Les tabatières rectangulaires sont les plus courantes, comme cette boîte en or :
  • Les tabatières ovales ont principalement été réalisées dans le style rococo, comme cette boîte en or : 
  • Les tabatières rondes sont inspirées des boîtes à bonbons, comme cette boîte avec miniature :
  • Les tabatières en forme de livre, de coquillage ou d’objet symbolique, comme celle-ci : 
Les motifs et scènes reflètent les goûts de l’époque: 
  • Les scènes galantes : amours, bergers, fêtes champêtres...
 
  • Les motifs allégoriques de la Justice, la Musiquen ou encore des Arts : 
  • Les portraits royaux ou de personnages célèbres : 
 
  • Les paysages, notamment inspirés de la peinture hollandaise ou italienne
 
  • Les scènes érotiques qu’on nomme «tabatière à secret»

III. Les Tabatières : un Héritage d'Excellence 

Les tabatières en or des XVIIIe et XIXe siècles sont bien plus que de simples objets : ce ont des témoins d’une époque, des chefs-d’œuvre d’orfèvrerie et des investissements patrimoniaux. Que vous soyez collectionneur passionné, amateur d’histoire ou investisseur avisé, ces pièces méritent une place de choix dans votre patrimoine.